M. Valéry Giscard d'Estaing


         
         

        Allocution prononcée par Monsieur Valéry Giscard d'Estaing
        Président de la République française et Co-Prince d'Andorre

        Andorre la Vieille - Place Príncep Benlloch - 19 octobre 1978


         

        Excellence,
        Messieurs les syndics,
        Messieurs les conseillers,
        Andorranes et andorrans,

        Pour nous tous, cette journée restera mémorable.

        Elle célèbre en effet la fierté que nous portons à notre passé et la fidélité que nous éprouvons d'être les héritiers de sept siècles d'histoire depuis que le Pape Martin IV a rendu les paréages.

        Elle illustre notre unité car, pour la première fois peut-être dans nos Annales, les deux Co-Princes sont réunis au milieu de leur peuple sur le sol andorran.

        Elle exprime la confiance que nous mettons dans la destinée de la Principauté et la volonté que nous avons d'en forger ensemble l'avenir.

        Cette fierté, cette unité, cette confiance, je les éprouve personnellement, avec une intensité particulière, parce que je les partage avec vous et chez vous.

        Ce premier contact que je prends avec la beauté de vos montagnes et avec l'enthousiasme de leurs habitants est pour moi l'occasion de mesurer la qualité des liens qui unissent le peuple d'Andorre à son Co-Prince français.

        Je connaissais la fidélité de votre attachement pour avoir reçu à plusieurs reprises vos représentants à l'Elysée depuis que mon élection à la Présidence de la République française a fait de moi par ma fonction le successeur des Comtes de Foix. Mais il est émouvant pour moi d'en recevoir ici le témoignage populaire.

        Votre fidélité n'exprime pas l'allégeance à une autorité extérieure et lointaine. Elle exprime la conviction que la souveraineté des Co-Princes fut au long de ces sept siècles la première garantie de vos libertés, et le sentiment d'appartenir à une même communauté. Si j'en accueille volontiers l'affectueux hommage, c'est qu'elle traduit la fierté de ce que vous êtes et de ce que vous voulez rester.

        Placé par la géographie à la charnière de deux grandes nations, la France et l'Espagne, entretenant avec elles les liens multiples de voisinage et de l'amitié, participant à leur culture et à leur essor, le peuple des Vallées n'en est pas moins distinct et indépendant de l'une et de l'autre. Il a son histoire et sa vie propre; il a ses vieilles et sages institutions et il entend les préserver. Elles lui ont valu des siècles de paix dans notre Europe pourtant ravagée par les guerres et lui assureront aujourd'hui une enviable prospérité.

        Mais je ne suis pas venu seulement vous dire combien je suis touché des marques de votre attachement. Je souhaite aussi vous manifester en parcourant les rues de vos paroisses, et en m'entretenant avec vos représentants, l'estime et l'affection que j'éprouve pour le peuple d'Andorre, l'attention et l'intérêt que, de concert avec le Co-Prince évêque, je porte à vos problèmes, le souci enfin que j'ai d'être à l'écoute de vos préoccupations et de vos aspirations.

        Les Co-Princes ne sont pas seulement les garants de la permanence et de l'unité andorranes, ils sont aussi les responsables de son progrès. Dans l'histoire des Vallées, la tradition n'a jamais signifié l'immobilisme.

        C'est particulièrement vrai aujourd'hui en raison de l'évolution heureuse et rapide de l'Andorre. Sa population a été multipliée par six depuis le début du siècle; son économie naguère entièrement rurale s'est diversifiée; sa prospérité s'est accrue.

        A cette modernisation des conditions et du cadre de vie doit correspondre une adaptation des coutumes, des procédures et des institutions. C'est ce que j'appellerai, en transposant une expression que j'ai utilisé dans mon autre fonction, celle de Président de la République française, l'adaptation dans la continuité.

        Déjà, en étroite collaboration avec le Conseil Général, les Co-Princes s'y sont employés dans divers domaines. Ils ont adopté un cadre moderne définissant la nationalité andorrane; donné leur sanction à un règlement sur les taxes d'entrée des marchandises; fait aboutir la restructuration du budget andorran. Parallèlement, la création d'une nouvelle paroisse pour la première fois depuis le IXème siècle et l'allongement du mandat des Conseils sont venus contribuer à un meilleur équilibre de la démocratie andorrane.

        Nous sentons bien cependant qu'au-delà de ces réformes utiles et nécessaires, une réflexion d'ensemble s'impose pour adapter les Institutions andorranes aux nécessités de notre temps et aux aspirations du peuple des Vallées.

        Cette réflexion s'est d'abord déroulée à l'initiative du Très Illustre Conseil Général et dans le cadre de vos Paroisses. Elle va maintenant se poursuivre au niveau des Co-Princes. Je compte m'en entretenir aujourd'hui même avec le Co-Prince évêque à qui je remettrai un document écrit faisant part des premières conclusions du Co-Prince français.

        J'ai bon espoir qu'au terme de cette concertation nous saurons trouver tous ensembles les formules qui répondent aux intérêts permanents comme aux besoins actuels de l'Andorre. Nos objectifs sont en effet communs. Il s'agit de préserver l'essentiel des traditions qui depuis les lointains Paréages garantissent la personnalité andorrane tout en créant les conditions d'une gestion plus efficace et d'une participation plus responsable du peuple andorran aux affaires du pays.

        Si nous y parvenons, comme d'ailleurs j'en suis convaincu, nous aurons franchi une étape décisive et nous aurons ouvert à une Principauté vieille de sept siècles les perspectives d'une nouvelle et durable jeunesse.

        Il ne suffit pas pourtant de maintenir l'unité et la permanence de l'Andorre en assurant les conditions de son progrès. Il faut encore lui permettre de s'ouvrir sur le monde, et d'accomplir sa vocation qui n'est pas d'être un refuge mais un carrefour. La tradition n'est pas l'immobilisme. L'indépendance n'est pas non plus l'isolement et la solitude.

        Longtemps, je le sais, les Vallées ont souffert de l'isolement dans lequel les enferme plusieurs mois par an le rude hiver pyrénéen. D'ailleurs, par une sorte de symbole, cet hiver s'est réveillé, voici quelques heures, pour faire connaître au Co-Prince français les conditions de vie exactes de la population des Vallées. Longtemps, ces vallées ont souffert de l'isolement, mais le temps n'est plus, il est vrai, même s'il n'est pas si loin et si plus d'un parmi les plus âgés s'en souvient, où la difficulté des communications provoquait encore des drames. Il n'en demeure pas moins vraie que les accès de l'Andorre sont encore insuffisants au moins du côté de la France comme j'ai pu moi-même m'en rendre compte en venant jusqu'ici.

        C'est pourquoi je me propose de provoquer d'ici la fin de l'année une réunion entre responsables andorrans et français afin d'étudier, sous leurs aspects techniques et financiers, les moyens de créer entre l'Andorre et la France une liaison aisée et sûre.

        L'isolement le plus grave n'est pas seulement celui de la géographie mais celui des esprits. Les jeunes Andorrans qui nous accueillent si bien doivent pouvoir bénéficier au même titre que les jeunes des pays voisins des meilleures chances de formation et avoir accès à toutes les sources du savoir et de la culture. L'avenir des Vallées en dépend. Aussi ai-je décidé de transformer le CES d'Andorre en lycée de plein exercice et veillerai-je à ce que cette transformation soit réalisée dans les meilleurs délais et dans les meilleures conditions. Je suggère que pour perpétuer le souvenir de cette journée, on donne à ce lycée le nom de Comte de Foix en l'honneur de celui qui fut le signataire des Paréages dont nous célébrons aujourd'hui le septième centenaire et pour marquer, en même temps, le caractère particulier qui devra être celui de cet établissement.

        Excellence,
        Messieurs les syndics,
        Messieurs les conseillers généraux,
        Andorranes et andorrans,

        Je ne veux pas terminer sans vous dire combien je suis touché par l'amitié de votre accueil et combien je suis ému de la fidélité de votre attachement à vos Co-Princes. Pour résumer tous les vœux que je forme pour l'avenir de la Principauté et pour le bonheur personnel de chacune et de chacun d'entre vous, je vous adresse, à mon tour, le salut traditionnel de l'Andorre :

        "Deu vos guardi, Andorrans". Visca Andorra.
         

 
         
               
           
        rcpf@andorra.ad